Mon avis sur l'echec du livre numerique pour la jeunesse

L’écosystème numérique crypte l’expérience littéraire

 

La première explication concernant les difficultés rencontrées par le marché des œuvres dématérialisées est à chercher dans le manque d’interopérabilité de formats et des verrous numériques apposés à la plupart de ces livres. Étant soumis à des formats prioritaires, les clients ne peuvent se fournir chez les producteurs de leurs choix et lorsqu’ils « achèt[ent] un document pour une tablette X, [ne peuvent] pas le transférer sur une autre machine » (Jacquesson, 2011). De plus, beaucoup d’ebooks sont soumis à un Digital Rights Management (DRM) qui limite la consultation d’un document. Ces verrous modifient l’expérience littéraire du public. Ils rendent l’accès à l’œuvre fastidieux et renvoient l’image d’un livre qui ne serait plus qu’un fichier informatique que le lecteur ne possède jamais vraiment. Globalement, on constate que toutes les difficultés liées au numérique ont eu raison du marché des œuvres dématérialisées (Célimon, 2018). De cet ensemble, se dégage l’idée que la transformation numérique a eu des effets ambivalents dans l’industrie du livre pour la jeunesse. Si elle a permis de développer de nouvelles formes de lecture et permis à de nouveaux acteurs d’entrer dans le secteur, les difficultés rattachées à son écosystème ont découragé les prescripteurs dans l’adoption de ces expériences numériques. La lecture numérique paraît trop écartée de l’expérience de lecture traditionnelle et ne convainc pas les prescripteurs. L’enquête britannique « The digital reading habits of children » parue en 20164 a observé les différences dans la nature des échanges lors d’une « lecture partagée » (Grossman, 2001) d’une même œuvre au format papier et au format numérique. Le résultat montre que les échanges découlant de la lecture du livre papier concernent le récit, tandis que les conversations portant sur l’œuvre lue à partir d’une tablette portent principalement sur l’objet numérique (Kucirkova N. et Littleton K., 2016). L’interactivité inquiète les adultes car beaucoup d’enfants délaissent l’écoute d’une œuvre numérique pour partir à la recherche d’enrichissements sur l’écran (Acerra, 2016). Les jeunes sont avides d’interactivité et tendent à délaisser la partie littéraire d’une œuvre tactile au profit des interactions proposées. Ce qui perturbe aussi le prescripteur, c’est de perdre sa position d’accompagnant à la lecture,

au cours de ces expériences numériques qui rendent caduc le contrat de lecture qu’il a toujours connu.

Pour la législation française, l’œuvre se définit par rapport au livre papier : « publié[e] sous forme imprimée ou [qui] par son contenu et sa composition [est] susceptible d’être imprimée » (Légifrance, 2011). De plus, une majorité d’individus est, encore aujourd’hui, conquise par le livre traditionnel. Ce qui a également freiné le public, c’est que les caractéristiques des objets tactiles semblent renvoyer à une expérience immédiate, furtive et interactive quand la lecture traditionnelle se veut imperturbable et attentive. En constatant que le terme de « livre numérique » desservait ces productions, plusieurs éditeurs tels que Nosy Crow, Harper Collins ou Penguin Random House ont en Grande-Bretagne, ont préféré employer les termes d’expériences de lecture, d’expériences immersives ou interactives pour définir les œuvres numériques. On comprend alors que le principal défi pour les innovateurs consiste à redéfinir le livre numérique « à l’écart du livre papier » et en rapport aux « nouveaux repères pour identifier l’œuvre [ou] se repérer dans son parcours » (Bélisle, 2004). Effectivement, le public ne peut fonder tous les critères de son « horizon d’attente » numérique (Jauss, 1978) sur le livre papier car l’écosystème des écrans fait partie intégrante de ces expériences de lecture et ne peut être ignoré par le lecteur. Enfin, les modes de lecture sont aujourd’hui multiples et pour donner une chance à ces œuvres d’être découvertes par la jeunesse, il serait judicieux de considérer ces productions non pas comme étant concurrentes de la lecture traditionnelle, mais comme des ressources littéraires supplémentaires, pouvant coexister avec le livre imprimé et venant l’enrichir.

 

La transformation numérique bouleverse l’industrie du livre car elle a permis le développement d’expériences novatrices qui ne sont pas des jeux, mais qui ne sont plus des livres au sens traditionnel du terme. Les œuvres dématérialisées proposent au lecteur d’explorer de nouvelles manières de lire en les mettant face à des expériences culturelles interactives, immersives et marquantes, parfois à la frontière de la littérature. Hélas, pour la majorité des éditeurs français et britanniques qui s’y sont essayés, l’essai ne fut pas convainquant. Le public n’a pas démontré d’appétence pour ce marché, ce qui, pour certains observateurs, symbolise un échec. Pour d’autres, cela reflète la maturation d’un marché qui a gagné sa place naturelle dans l’écosystème du livre (Bélisle, 2004). Quoi qu’il en soit, ces expérimentations permettent de tirer des leçons. Il apparaît clairement que l’un des enjeux principaux de la littérature numérique est désormais d’éduquer les publics face à l’usage des nouveaux supports. Pour cela, repenser les pratiques de lecture numériques, en prenant en compte les caractéristiques technologiques de ces créations, est nécessaire. Finalement, on comprend que si le livre papier a résisté aux œuvres numériques, c’est parce qu’il représente un objet sans faille et autosuffisant. Ce que cela montre, c’est surtout qu’enfants et prescripteurs sont attachés à la matérialité de l’œuvre imprimée et à l’expérience conjointe de lecture qu’elle leur permet. Malgré toutes les mutations engendrées par la transformation numérique dans l’industrie, le symbole que représente le support papier n’a en rien été ébranlé. Le livre jeunesse papier détient, pour encore longtemps, une place stable et indétrônable, auprès du public.